Pablo Picasso

En 1935, suite à une crise amoureuse, Picasso arrête de peindre pendant plusieurs mois. Il développe alors un travail d’écriture qui donnera jours, d’ici 1959, à plus de 340 textes de poésie et trois pièces de théâtre : Le désir attrapé par la queue [1], Les quatre petites filles [2], L’enterrement du comte d’Orgaz [3]. L’ensemble de ces écrits, parmi lesquels de nombreux inédits, est réuni pour la première fois en 1989 sous le titre Picasso, écrits [4]. Ce corpus donne à voir l’aspect multiforme, foisonnant, sans cesse soumis à l’expérimentation de l’écriture de l’auteur. Il permet de relire son œuvre plastique sous un éclairage nouveaux.

La présence marquée d’allusions mathématiques dans ces textes en font un thème d’étude privilégié, et ce, plus particulièrement quant à l’utilisation du nombre. Le nombre dans les écrits de Picasso se révèle alors être un outils récurrent de son travail d’appropriation de la langue, de son travail de création, de son travail de poésie.

Suites mathématiques usuelles

Lors d’une première lecture des textes de Picasso, l’on est tenté de chercher dans ces énumérations de nombres une correspondance avec les suites élémentaires du bestiaire mathématique usuel, ou celles, plus particulière, des mathématiciens qu’il pouvait connaître (Raymond Queneau). Mais l’on s’aperçoit immédiatement que ces suites mathématiques suivent une règle, alors que celles de Picasso résultent d’un foisonnement de règles diverse, incorporées et abandonnées au fur et a mesure du travail de création. Picasso n’utilise pas les mathématiques usuelles, mais s’approprie une partie du langage usuel et le détourne de son usage premier, pour servir son entreprise de re-création.

Chiffres, nombres et traduction

Pour exprimer certains enjeux de la traduction, Picasso utilise des signes inscriptibles de manière identique, indépendamment de la langue, mais qui sont lisibles de manière différente, selon la langue d’écriture. Les nombres, avec leur double notation en chiffres et en lettres, répondent à ces caractéristiques et en font un terrain d’expérimentation par excellence.

Suites de nombres

Par l’énumération, pas à pas, de la suite des nombres, Picasso arrive à maîtriser le temps de la lecture, le temps de l’écriture et son temps d’auteur. La répétition des nombres devient une transcription de l’écoulement du temps « goutte à goutte ». C’est une façon de joindre au poème les circonstances de sa création. Comme le dit Picasso à ce sujet : « le rythme est une perception du temps, La répétition du motif dans cette chaise en osier est un rythme. La fatigue de la main lorsque l’on dessine est un rythme » [Pic98, p. 81].

Nombres & Opérations

Il détourne les opérations ou leurs résultats, et met en avant telle ou telle caractéristique qui l’intéresse, ou dont il vient juste de prendre conscience. Mais ces caractéristiques sont multiples, diverses et parfois opposées. Picasso mélange les grandeurs, utilise les différences et les ressemblances pour arriver à donner au poème non pas un sens, mais simultanément plusieurs sens possibles.

Conclusion

L’utilisation du nombre est généralement réservé au langage scientifique. Picasso fait partie de ces écrivains qui s’en emparent pour le faire entrer en littérature. Sa tentative d’appropriation du langage mathématique est analogue à celle du langage en général : Picasso joue avec le français, avec l’espagnol, avec le nombre. Il se conforme à leurs règles quand il le veut bien, tout comme il s’en détache dès qu’il le désir, pour en élargir l’utilisation.

Picasso montre, à travers ses écrits, qu’il possède une compréhension profonde, proche de celle du mathématicien, de ce que le nombre met en jeu. Mais il lui fait dire des choses nouvelles, jouant avec le même et le différent, les sens multiples, dans une construction plus complexe que celle de la vérité mathématique classique.


Voir aussi

http://www.archivum.info/oulipo@quatramaran.ens.fr/2007-08/00151/Re:_%5B...

References